Dans la grande forêt de Malavorn, en des temps reculés, sous les grands arbres, des elfes nains et des lutins du pays d’Irlande avaient élu domicile depuis quelques siècles déjà et vivaient en harmonie avec la nature. Les hommes qui passaient par là ne se doutaient pas que les sous-bois, futaies et arbustes étaient habités, et pourtant… celle-ci était bien vivante !

 

    Dyclan faisait partie de ces habitants dotés de pouvoirs magiques, qu’étaient les elfes des futaies, comme on les appelait. Ils avaient cette faculté de parler à la nature. Lui et ses amis avaient depuis longtemps oublié la langue elfique et maniaient avec aisance le langage humain. La nuit tombée, tandis que les hommes avaient quitté la forêt, ils se réunissaient dans une clairière isolée, à la clarté de la lune, pour parler à la forêt et au vent.

            

Ce soir-là, le vent du nord leur apporta une nouvelle importante et étrange : un néovien était en chemin vers la montagne sacrée, à la recherche d’un cercle de pierre, qui pourrait changer la face du monde.

_ Dyclan, dit le vent, tu dois aller à sa rencontre et lui montrer le chemin de la montagne.

_ Le chemin ? Mais je ne le connais pas !!

_ Bien sûr que si ! Fais appel à tes souvenirs ancestraux et suis ton instinct. 

 

Sur ces mots, le vent se tut et le silence s’installa.

 

*******

 

Cela faisait maintenant plus de deux semaines que Kylian O’Grady avait quitté son village pour rejoindre la montagne sacrée. Des mois et des mois qu’il s’était mis en tête de partir en quête du cercle de pierre.

 

Les néoviens habitaient un village perdu au fond d’une vallée, serpentée de nombreux ruisseaux et inconnue des humains.

 

Kylian avait huit ans lorsqu’il entendit parler pour la première fois de cet objet étrange. Le chef du village, Gaélor, qui avait parcouru le monde à plusieurs reprises durant sa jeunesse, racontait à tous ceux qui voulaient bien l’écouter qu’un matin il s’était retrouvé face à celui-ci. Il s’en était approché d’un peu trop près et… le monde s’était dérobé à ses yeux !!

 

Kylian, subjugué par ce récit incroyable, avait longtemps rêvé de le retrouver. Les années étaient passées et ce jour, tant attendu, enfin arrivé.

 

Depuis qu’il avait quitté le village, il ressentait toutes sortes d’émotions bizarres. Il avait souvent l’impression d’être surveillé, mais pourtant – il avait vérifié maintes fois – il était bel et bien seul sur le chemin.

 

Un soir, tandis qu’il venait de s’installer dans une clairière, une légère brise se leva.

_ Kyliannn… murmura le vent.

_ Oui ? Il y a quelqu’un ? demanda Kylian en se redressant brusquement et en regardant de tous côtés. Qui est là ??

_ C’est moi Kyliannnnn… Je t’envoie Dyclan l’elfe des futaies pour te guider jusqu’à la montagne… Surtout, fais attention Kyliannnn… Prends garde au troll !!

_ Un troll ???... Bbbrrrrr…. 

 

Kylian, qui n’aimait pas les trolls, en eut la chair de poule. Le vent cessa et la voix s’évanouit. Kylian regarda autour de lui mais ne vit rien du tout. Mais qui était donc ce personnage qui venait de le mettre en garde ? Comme tous les néoviens, il ne parlait pas au vent et ne pouvait donc pas comprendre ce qui lui arrivait.

 

C’est au petit matin que son destin changea. Tandis qu’il venait d’ouvrir les yeux, il eut la surprise de découvrir devant le feu un être étrange. Il avait entendu parler des elfes, mais celui-ci était beaucoup plus petit que lui, ce qui était incroyable, vu la taille habituelle des néoviens. Cet être ressemblait plutôt à un lutin mais en beaucoup plus racé. Les cheveux bleus tirant sur le violet, les yeux couleur de l’eau, les oreilles pointues, un carcan et des flèches sur le dos, il préparait le petit-déjeuner : galettes de maïs, quelques fruits sauvages et un nectar dont Kylian ne reconnaissait pas l’arôme.

 

_ Bonjour ! dit timidement le néovien.

 

L’elfe se retourna et, avec un grand sourire, lui répondit.

_ Bonjour, je m’appelle Dyclan. Je suis un elfe des futaies et ton guide. Je suis envoyé par Ralwen, le vent du nord.

_ Le vent du nord ?

 

Kylian n’en croyait pas ses oreilles, ce qu’il avait entendu la veille au soir s’était produit !

_ Je m’appelle Kylian, dit-il en s’approchant du feu.

_ Je sais, dit l’elfe en lui souriant. Il faut nous dépêcher, nous avons encore du chemin avant d’arriver à la montagne sacrée. Allez, mange donc. Ensuite, nous partirons. 

 

Deux lunes déjà qu’ils marchaient côte à côte. Depuis qu’ils étaient partis du camp, Kylian avait bien observé son compagnon ; sans rien dire, il humait l’air, scrutait les arbres, les nuages, les oiseaux… et leur parlait dans un langage étrange que le néovien ne comprenait pas. Mais, au bout de trois jours de marche continue, Kylian aperçut au lointain LA montagne. Instinctivement, il sut qu’il s’agissait d’elle, il se souvint des paroles de Gaëlor qui lui avait maintes et maintes fois raconté son histoire : « La montagne, haute et escarpée, se dresse au bout d’un long chemin. Tu la reconnaîtras Kylian, elle apparaîtra devant toi au moment où tu ne t’y attendras pas ! Mais attention, avant d’atteindre le cercle, tu devras affronter le troll qui le garde… »

 

Les deux compères marchaient plus vite maintenant qu’ils avaient atteint le but  de leur périple. Dyclan,  sentant le danger, avait bandé son arc et Kylian marchait derrière lui, brandissant une épée prêtée par le sorcier de son village, qui l’avaient enduite d’un curieux mélange qui empestait l’air depuis qu’il l’avait sortie de son fourreau.

 

Soudain, tandis qu’ils avaient commencé à gravir les flancs de la montagne, ils entendirent un cri effroyable ! Le troll !! Lui aussi les avait sentis…

 

Kylian regarda, effrayé, son compagnon qui se transformait à vue d’œil, au fur et à mesure qu’ils avançaient et que le troll hurlait. L’elfe grandissait de plus en plus et finit par rejoindre le sommet de la montagne. Il empoigna alors Kylian et le mit dans son carcan, puis sauta pour atterrir juste devant l’entrée de la grotte du troll. Celui-ci, surpris par l’apparition, courut se réfugier au fond de son antre, mais Dyclan le rattrapa par une patte et le jeta violemment contre la paroi d’où il glissa sur le sol pour y rendre son dernier soupir. Kylian, ayant assisté à la scène, fut encore plus pétrifié lorsque l’elfe reprit son apparence normale et lui dit.

 

_ N’aie pas peur Kylian, je suis ton ami. Ce sont mes amis les arbres et le vent qui m’ont permis de vaincre le troll. Vois-tu, nous les elfes pouvons communiquer avec la nature entière, et elle nous protège. Viens maintenant, allons chercher ce cercle de pierre que tu cherches depuis si longtemps.

Kylian acquiesça et ils reprirent leur chemin.

 

Tapi derrière un arbre, le néovien aperçut au loin l’immense cercle. Il tapa sur l’épaule de Dyclan pour le lui montrer et ils avancèrent ensemble, prudemment…

 

A peine parvenus à leur but, Kylian s’agenouilla et pria le dieu des néoviens de leur indiquer la marche à suivre et le remercia de les avoir guidés jusque-là, sans trop d’anicroche.

 

Dyclan, quant à lui, continua à humer l’air et, ne sentant rien d’anormal, s’approcha du cercle. Kylian se releva et lui emboîta le pas. Ils firent alors un seul pas en avant pour aller de l’autre côté et… plus rien ! Plus rien que le vide. Ils dévalèrent une pente vertigineuse sans fond, de plus en plus vite, de plus en plus fort.

_ Mon dieu, où sommes-nous ? demanda Kylian.

_ Seigneur Ralwenn, protège-nous ! dit Dyclan.

 

Lorsqu’ils se réveillèrent, ils étaient dans une forêt magnifique, verdoyante. On entendait au loin le doux bruit d’un ruisseau. Kylian se leva le premier, puis Dyclan qui avait perdu son carcan et ses flèches. Il regarda son compagnon et fut surpris de constater qu’ils étaient de la même taille ! Il courut jusqu’à la rivière pour se mirer dans l’eau. Ses yeux, ses oreilles, ses cheveux… Il n’avait plus rien d’un elfe des futaies !! Et Kylian ne ressemblait plus à un néovien ! Mais que s’était-il donc passé ??

 

Le vent se leva soudain et ils entendirent tous les deux la voix de Ralwenn, le vent du nord, qui semblait très courroucé.

 

_ Kylian, Dyclan,  vous ne m’avez pas écouté ! Vous avez voulu en faire à votre tête et voilà ! Vous êtes désormais condamnés à rester dans ce monde inversé ! Pourquoi avoir traversé le cercle ? Il vous suffisait d’en rapporter un morceau et de récupérer un soupçon de substance magique, qui s’en échappe lorsqu’on l’implore de nous écouter, pour changer la face de notre monde !! Mais non, vous avez suivi votre instinct et êtes passés à travers… Vous resterez donc ici aussi longtemps qu’il le faudra pour réfléchir à vos actions passées ! 

 

Sur ces mots, le vent s’apaisa et la voix se tut…